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Le goût du pain.
Le pain est sans doute la seule nourriture dont l’homme ne se lasse jamais et il en consomme plusieurs fois par jour durant toute sa vie.
Il a été dit quelque part que tout peuple se laisserait dédaigner par son gouvernement jusqu’à la limite du supportable sans broncher mais,si le pain venait à manquer , alors ce peuple tout entier se soulèverait comme un seul homme pour le défendre.
Le pain est un aliment entier, universel et indispensable. Le Pain est bon. Mais, qu’est-ce qui donne son goût au pain ? Qu’est-ce qui le rend si bon ?
Cette question aurait pu rester pour moi sans réponse éternellement si je n’avais fait avec le goût du pain une expérience involontaire.
Durant mes pérégrinations à travers l’Europe en particulier, je connus des hauts et des bas, ainsi que trois périodes de jeûne total qui s’étalaient, chacune, sur une période de quatre à cinq jours consécutifs, mais qui étaient séparées l’une de l’autre dans l’espace et dans le temps.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que ces trois périodes se sont déroulées presque de la même façon, à ceci près, que ce ne fur qu’à la fin de la troisième que je fis mon expérience avec le goût du pain.
La première période de jeûne total eut lieu au printemps de 1961 à Paris, France et la seconde à Kassel, Allemagne, où j’avais élu domicile récemment et attendais de commencer à travailler dans une usine,
Vers l’automne de 1963.
Mais c’est à Berlin, Allemagne, en 1981, peut-être, que j’affrontai ma troisième période de jeûne prolongé.
Les trois périodes se déroulèrent, du début jusqu’à la fin, d’une même manière : comme à Paris et comme à Kassel, un beau jour l’argent vint à me manquer si soudainement à Berlin que j’en fus pris au dépourvu.
Il n’y avait plus rien de comestible chez moi en dehors d’un tout petit peu de farine.
J’habitais dans un immeuble où tous les locataires vivaient en bonne entente et qui se rendaient mutuellement de menus services, de temps à autre.
Il arrivait fort souvent que l’un demande à l’autre, surtout le soir quand tous les magasins étaient fermés, de le dépanner jusqu’au lendemain, avec un petit peu de pain, de café, de thé, de sucre ou de tabac.
Mais, ces jours-là, l’analogie de cette nouvelle expérience avec les périodes précédentes était frappante : aucun de mes voisins, amis, ni connaissances n’était présent dans tout l’immeuble, ni chez eux -ailleurs-, pendant toute la durée de mon jeûne.
J’allai frapper à leur porte à tour de rôle, sans cesse, du matin au soir, pour leur emprunter un peu d’argent que je leur aurais remboursé quelques jours plus tard.
Le premier jour de jeûne fut triste et alarmant et, dès le deuxième jour, j’étais malheureux, mais à partir du troisième je ne souffris pas trop de la faim et j’occupai tout mon temps à la recherche d’un ami qui pourrait me dépanner.
Une idée fixe s’incrusta dans mon esprit dès le premier jour, mon seul problème étant de trouver de la nourriture et je n’avais plus qu’une seule idée qui était répétée comme une litanie : manger, manger, manger…
Je parcourais les rues de la ville inlassablement, je ne faisais rien d’autre du matin jusqu’au soir et pendant une partie de la nuit , pour rendre visite à des amis qui habitaient dans différents quartiers de la ville.
Jamais il ne me fut possible d’en trouver un seul chez soi. Ils étaient tous absents.
Comme à Paris et à Kassel, il ne me vint jamais à l’esprit de voler de la nourriture dans un magasin ni d’en demander à des inconnus.
Cette quête de pitance s’étendit sur quatre ou cinq jours durant lesquels mon esprit ne
plus formuler qu’une seule pensée : manger, manger, manger…
Enfin, au bout du quatrième ou du cinquième jour de ce jeûne total, j’entendis sur le palier, alors que je me reposais chez moi,
le retour d’une voisine qui revenait Dieu sait d’où, après cette longue absence. C’était une jeune dame avec laquelle j’entretenais de bons rapports de voisinage et qui ne manquait pas, de temps à autres, de venir à ma porte pour emprunter quelque petite chose.
J’allai donc frapper à sa porte. Elle m’ouvrit en chantonnant et, après avoir échangé quelques formules d’usage, je lui demandai de me dépanner avec un peu de pain.
Elle disparut un moment à la cuisine, puis revint et, d’une manière charmante, me tendit un tout petit paquet qui avait la taille d’un paquet de cigarettes et qui était empaqueté dans du papier argenté. J’en fus un peu surpris car je m’attendais à recevoir de ce gros pain de boulangerie que nous avions tous coutume d’acheter, mais elle venait juste de rentrer et n’avait sans doute pas encore fait ses emplettes.
Aussi la remerciai-je pour sa gentillesse et rentrai chez moi.
C’était du pain industriel, de ce pain noir nommé Pumpernickel, dans la mie duquel étaient mêlés des grains entiers de seigle ou d’orge, Dieu seul le sait et qui était débité en fines tranches.
J’étais parvenu à un moment de mon jeûne tel,
que hanté par mon obsession de manger je ne me sentais plus, à ma grande surprise, ni affaibli, ni trop fatigué, ni même vraiment affamé.
J’étais rentré chez moi très calmement en tenant le petit paquet da ns ma main. Je m’assis posément devant la table sur laquelle je posai délicatement le morceau de pain enveloppé.
Je m’installai confortablement sur ma chaise, puis je pris ce petit paquet avec une certaine lenteur tandis que mon esprit calmé avait cessé sa litanie et remontait vers des régions plus clémentes.
Enfin, manger.
Après tous ces jours passés en peine, enfin, quelque chose à manger. Pas grand-chose il est vrai, cependant cela suffisait pour me rendre heureux. C’est avec circonspection que je m’occupai du pain : d’abord je déchiffrai toute l’écriture qui était imprimée en couleurs ensuite j’en défis l’enveloppe avec beaucoup de soin. J’y découvris quatre petites tranches finement coupées.
Je pris la première tranche et la partageai en deux dans le sens de la
longueur, puis ces deux moitiés aussi dans le sens de la largeur, ce qui me semblait représenter l’équivalant de quatre bouchées satisfaisantes. Je mâchonnai la première pensivement : le goût de ce pain me parut meilleur que je ne l’aurais supposé, n’en n’ayant mangé que fort rarement auparavant, car je lui préférais le pain blanc et le pain bis.
Le premier quart de tranche terminé, je passai au second. Je mâchai celui-ci aussi pensivement, car mon esprit apaisé évoluait maintenant
Dans un dédale de pensées dont Dieu seul sait
La teneur. Mais j’étais tranquille, reposé de ma fringale et délivré de la contrainte des jours précédents.
Au troisième quart de tranche, mon esprit emporté dans un état proche de l’euphorie me fit remarquer que la pâtisserie que j’étais en train de déguster était vraiment délicieuse. Pâtisserie ? Mais, c’était du pain que je mangeais et je le regardai pour m’en convaincre.
Néanmoins le goût de la pâtisserie persistait ; je dus me rendre à l’évidence et j’y décelai certains des ingrédients et arômes différents que l’on ajoute d’ordinaire aux gâteaux.
Je pris la seconde tranche et la partageai comme je le fis pour la première. Le premier quart confirma que c’était bien, de la pâtisserie que je savourais et les goûts en étaient aussi variés que ceux de l’étalage d’un pâtissier.
Mon euphorie augmenta ; je me demandai si je ne me leurrai pas, en inventant peut-être des goûts au pain, mais j’espérai tout de même que ce fut vrai et je dus reconnaître que je n’avais rien inventé et que ces goûts différents s’étaient imposés d’eux-mêmes, à l’improviste.
Je pris le second quart de tranche en espérant y retrouver ces bons goûts sucrés et aromatisés. Mais je dus constater qu’en fait de goût, il n’y avait dans ce nouveau bout que celui du pain.
J’allais me résigner et croire que j’avais été victime d’une aberration, lorsque le pain, cette fois- ci était devenu, sans conteste, du blanc de poulet rôti. Puis il se nuança, pour être tour à tour chacun de toutes les parties différentes de la volaille : ailes, cuisses, abats etc.
J’étais, naturellement, heureusement surpris, enchanté au plus haut point et je saluai cette aubaine qui faisait un festin de mon frugal repas.
Mon extase s’amplifia au troisième quart de tranche, car celui-ci charriait avec lui tout un cortège de viandes: veau, bœuf, mouton et je ponctuais, en admettant malgré moi, à chaque nouveau goût perçu : oui, c’est bien du veau, c’est bien du bœuf, ce sont des rognons et cela, c’est du gigot de mouton, etc.
Le quatrième quart et tous les quarts des tranches suivantes me prodiguèrent un déferlement de goûts de toutes les catégories : gibiers, poissons, fruits frais et fruits secs, bref tous les goûts de nombreuses sortes de nourriture que l’on connaît et cela, sans cesse et jusqu’à la dernière miette de pain.
J’étais repu d’une façon inhabituelle : je me sentais rassasié, satisfait et émerveillé d’avoir connu cette infinité de goûts différents.
J’en parvins à la conclusion que c’est le Bon Dieu
Qui avait mis toutes les saveurs de toutes les bonnes choses du monde dans le pain afin que celui-ci soit toujours bon pour Sa créature,
et Dieu est plus savant.
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